Sanctions de l'UE à l'encontre d'un journaliste
«Ils ne me feront pas taire»
Entretien avec Hüseyin Doğru, réalisé par Jakob Reimann* dans «junge Welt»
(6 novembre 2026) (CH-S) Rien qu’entre 2022 et 2026, le «Conseil de l’Union européenne» a imposé des sanctions à environ 3000 personnes. Les personnes concernées sont ainsi privées de leurs droits, sans audition, sans inculpation, sans procès et sans possibilité de se défendre. Elles n’ont plus accès à leurs comptes bancaires, il est interdit de leur venir en aide et elles ne peuvent plus circuler librement.
(Photo mad)
En Suisse, le cas du colonel à la retraite Jacques Baud, résidant à Bruxelles, est relativement connu. Mais dans notre pays voisin du nord vit une autre personne concernée, le journaliste allemand et père de famille Hüseyin Doğru.
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Le Conseil de l’UE a prolongé les sanctions illégales à l’encontre d’un journaliste berlinois. Entretien de Jacob Reimann avec Hüseyin Doğru.
«junge Welt»: Dans une lettre du Conseil de l’UE, dont vous avez publié des extraits sur X et qui est datée du 9 octobre, on vous informe que les sanctions de l’UE à votre encontre ne sont pas levées,1 mais prolongées. Comment le Conseil justifie-t-il cette décision?
pas un crime. La liberté de la presse n'est pas négociable.
Hüseyin Doğru: Essentiellement en rejetant l’ensemble de l’argumentation juridique de mes avocats. La présomption d’innocence ne s’appliquerait pas à moi, car selon le Conseil, les sanctions ne seraient que «temporaires» et «de nature non pénale». On ne me reproche donc aucune infraction pénale, et le Conseil ne le prétend pas non plus. De facto, il affirme ainsi que je n’ai rien fait d’illégal et que je n’ai pas enfreint le droit en vigueur. Selon le Conseil, le «droit fondamental à la liberté d’expression» ne s’applique pas à moi, car mon journalisme ne serait pas exercé «de bonne foi». Ce n’est plus une question de droit, c’est un examen des convictions.
On me reproche également de diffuser systématiquement de fausses informations, sans m'explique ce qui est précisément répréhensible dans mes propos. Il n’y a qu’une seule référence à mes anciens tweets, dont le contenu n'avait rien de faux. Je les ai rendus publics. Tout le monde peut les lire. A ce jour, personne ne m’a montré en quoi une affirmation serait fausse. Ainsi, le Conseil qualifie de «désinformation» l’un de mes messages, qui traite du fait qu’après la Seconde Guerre mondiale, d’anciens officiers de la Wehrmacht avaient accédé à des postes de direction au sein de l’OTAN. Ce sont des faits historiques. Adolf Heusinger, le chef du service des opérations d’Hitler, est devenu président du Comité militaire de l’OTAN. Hans Speidel est devenu commandant en chef des forces terrestres de l’OTAN en Europe centrale. Cela figure dans tous les manuels d’histoire.
Vous avez signalé sur X une série de fautes matérielles dans la lettre du Conseil de l’UE.
Sur une seule et même page, ils ont mal orthographié mon nom de trois façons différentes. Le «ğ» de «Doğru» disparaît à chaque fois. Ils ont indiqué un numéro de contact qui n’existe pas: +32(0)2 123 45 67. Un numéro fictif tiré d’un modèle; et cela sur une décision officielle de sanctions du Conseil de l’UE. Quant à ma nationalité, ils ne l’ont rectifiée qu’après la pression exercée par mes avocats. Pendant près de 18 mois, j’ai été répertorié comme citoyen turc alors que je suis Allemand. Ce sont ces mêmes personnes qui sont censées nous protéger contre les «fausses informations».
Comment expliquez-vous cette sanction extrajudiciaire infligée par l’UE?
Ma critique politique du capitalisme est combattue par des moyens extrajudiciaires. Si j’avais enfreint une loi, j’aurais été traduit en justice. Juridiquement, ils n’ont pas pu me réduire au silence. A présent, ils s’en prennent à l’existence de ma famille et à la mienne. Mais cela ne me réduira pas non plus au silence. Et cela ne concerne pas que moi. Si cela fonctionne dans mon cas, cela fonctionnera exactement de la même manière pour le prochain journaliste. Pas d’acte d’accusation, pas de procès, pas de juge.
Ce régime de sanctions est incompatible avec les droits fondamentaux européens. C’est ce qu’ont constaté Ninon Colneric, ancienne juge à la Cour de justice de l’Union européenne, et Alina Miron, spécialiste du droit international, dans un avis juridique de 55 pages. Ce régime porte atteinte à la liberté d’expression. Des sanctions sans audition préalable sont disproportionnées et donc illégales. La notion de «désinformation» est si vague que le Conseil peut pratiquement décider à sa guise. Et il qualifie les conséquences de «mort civile». La question qui se pose désormais est la suivante: si je n’ai rien fait d’illégal, pourquoi mon existence, celle de ma famille et de mes trois enfants sont-elles menacées?
Quelles sont les conséquences de la prolongation des sanctions pour vous et votre famille?
Jusqu’à leur levée, je n’ai aucune base financière pour subvenir aux besoins de ma famille. Je ne suis pas autorisé à travailler, car personne n’a le droit de me verser de l’argent. Ni employeur, ni maison d'édition, ni chaîne de télévision. A ce jour, on ne sait toujours pas comment cela pourrait fonctionner dans la pratique. Ma femme n’obtient pas de travail. Concrètement, cela signifie que nous risquons de nous retrouver sans ressources d’ici quelques mois. La proposition de l’UE: je peux demander aux autorités nationales que mon argent gelé soit débloqué pour payer le loyer, la nourriture et les vêtements.2 Pour l’UE, cette menace existentielle n’est que «temporaire». Depuis plus d’un an. Et cela va durer au moins encore un an.
Comment évaluez-vous, notamment au regard de votre cas, l’état de la liberté de la presse en Europe?
Mon cas montre que la liberté de la presse en Europe ne s’applique que tant que l’on se trouve du «bon» côté. Parallèlement, l’Europe se réarme comme jamais depuis la Guerre froide, et quiconque s’oppose à cette militarisation est qualifié de «menace hybride». Aujourd’hui, plus besoin d’interdire un journal: il suffit de geler un compte, et les banques, les éditeurs et les employeurs s’occupent du reste par crainte.
| * Hüseyin Doğru, né en 1983, est un journaliste allemand et père de famille. Il était le fondateur et l’administrateur du site web «Red». En mai 2025, il a été privé de ses droits («sanctionné») par le Conseil de l’Union européenne. Le Conseil a justifié cette décision en affirmant que Doğru diffusait de fausses informations dans le but de «semer la discorde ethnique, politique et religieuse». Doğru a rejeté ces accusations. Il ne bénéficie d’aucun droit d’être entendu. Jakob Reimann écrit dans divers médias, notamment sur les guerres et les conflits en Asie occidentale et en Afrique du Nord, ainsi que sur les luttes sociales dans la région. Avec Jules El-Khatib, il est co-rédacteur en chef du portail en ligne «Die Freiheitsliebe» [«L’amour de la liberté»]. |
Source: https://www.jungewelt.de/artikel/532098.eu-sanktionen-gegen-journalisten-sie-werden-mich-nicht-zum-schweigen-bringen.html, 24 octobre 2026
(Traduction «Point de vue Suisse»)