Nathalie Yamb explique ce que signifie être inscrit sur une liste de sanctions
Sanctionné par l'UE, abandonné par la Suisse
(23 janvier 2026) (CH-S) Plusieurs citoyens européens ont déjà été sanctionnés par la Commission européenne ainsi que deux citoyens suisses: Jacques Baud – dont le «Point de vue Suisse» a déjà parlé à plusieurs reprises – et Nathalie Yamb. Mme Yamb est née à La Chaux-de-Fonds, dans le Jura neuchâtelois, et possède la double nationalité suisse et camerounaise. Elle milite depuis de longues années pour la souveraineté des Etats africains. Dans ce contexte, elle critique l'influence de la France dans ses anciennes colonies. De nombreux commentateurs présument donc qu'elle a été prise pour cible et sanctionnée par la France. Dans une interview avec le professeur Pascal Lottaz sur sa plateforme «Neutrality Studies»,1 Nathalie Yamb explique ce que signifie être sanctionné par l'UE. – Nous documentons ici quelques réflexions et déclarations centrales tirées de cette interview.2
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Nathalie Yamb nous fait face en tant que femme impressionnante, lucide et courageuse. Elle n'a pas renoncé à son attitude sincère malgré les sanctions et les conséquences dramatiques pour sa vie. Elle explique qu'elle n'a pas été officiellement informée des sanctions à son encontre. En juin 2025, lorsqu'elle est descendue d’un avion en Afrique, elle a reçu un message de son avocat, qui lui a assuré qu'il était de son côté. Au début, elle n'a pas compris pourquoi, ni de quoi il s'agissait. D'autres connaissances lui ont également écrit pour lui faire part de leur regret d'apprendre qu'elle avait été sanctionnée par l'UE. Elle a donc appris cette dramatique nouvelle par hasard et de manière totalement inattendue. Aucune instance officielle n'a jugé bon de l'informer.
Privée de ses moyens de subsistance du jour au lendemain
Mme Yamb explique que ses cartes de crédit et ses comptes bancaires et cryptographiques ont été bloqués du jour au lendemain. Même les banques dont elle n'est pas cliente lui ont refusé des paiements. En tant que militante, elle voyage beaucoup, mais à l'étranger, elle ne peut rien acheter sans carte de crédit ou autre moyen de paiement. Elle a également été exclue de toutes les plateformes, d'Airbnb, de Google et d'Amazon. Même les compagnies aériennes non européennes ne voulaient plus la transporter, craignant des problèmes avec les banques correspondantes européennes. Natalie Yamb raconte un incident où elle avait trouvé une compagnie aérienne qui lui avait vendu un billet et encaissé le montant, mais qui lui avait ensuite communiqué par écrit qu'elle était interdite de vol. Elle n'a pas pu récupérer son argent. Elle n'a pas non plus récupéré une partie des fonds provenant d'autres comptes bloqués, ils ont tout simplement disparu.
Existe-t-il un recours juridique dans un Etat de non-droit?
Dans son entretien avec le Suisse Pascal Lottaz, qui vit au Japon, il est notamment question des aspects juridiques, de savoir si et comment elle peut contester les sanctions qui lui ont été infligées.
Nathalie Yamb explique qu'il est possible de contester de telles sanctions devant un tribunal européen. Après trois tentatives infructueuses, il est possible de faire appel devant la Cour de justice de l'Union européenne à Luxembourg. Mais il s'agit là de la dernière instance. Il faut donc intenter une action devant des instances liées aux forces qui ont imposé les sanctions. L'ensemble de la procédure est extrêmement floue et dépourvue de tout fondement juridique, car les sanctions ne sont que des mesures administratives motivées par des raisons politiques, décidées par des bureaucrates anonymes au sein du Conseil de l'UE. Les sanctions ne sont pas imposées en raison d'une violation de la loi. Les personnes sanctionnées n'ont donc pas enfreint le droit en vigueur.
On leur reproche uniquement des allégations vagues qui, dans la plupart des cas, reviennent à dire qu'ils auraient soutenu la Russie. Même si, comme dans le cas de Nathalie Yamb, cela n'est même pas vrai; elle ne s'est guère intéressée à la question de la guerre entre la Russie et l'Ukraine, mais plutôt à celle de la souveraineté des pays africains. Ces allégations sont «justifiées» par des articles de journaux et des affirmations non prouvées.
Alors que dans une procédure judiciaire normale, la présomption d'innocence s'applique dans un premier temps et que l'accusé doit être entendu, la procédure en matière de sanctions administratives est totalement arbitraire. Nathalie Yamb le dit clairement: on pourrait être accusé de conspirer avec des extraterrestres contre l'UE, on pourrait être accusé d'être une sorcière et de pratiquer la sorcellerie contre l'UE. Les instances saisies vérifient uniquement si les allégations sont «étayées», et non si elles sont vraies et s'il y a eu comportement punissable ou non.
Il n'est par exemple pas punissable d’exprimer de la compréhension pour les motivations de la Russie de mener cette guerre. Cependant, si l’on peut prouver que la personne sanctionnée a exprimé sa compréhension pour les motivations de la Russie, les sanctions seront reconnues par les tribunaux mentionnés. Si cette preuve n’est pas fournie, la personne sanctionnée doit être retirée de la liste. Selon les explications de Nathalie Yamb, il est déjà arrivé à plusieurs reprises que dans un tel cas, l'UE invoque de nouvelles raisons pour justifier les sanctions, afin que la personne reste sanctionnée et obligée à recommencer une nouvelle procédure juridique. – Cela rappelle de manière inquiétante les procès de sorcières du Moyen-Age, où les accusées n'avaient pratiquement aucune possibilité de prouver leur innocence.
Les procès coûtent cher, et les comptes sont bloqués
Pour mener de tels procès, il faut faire appel à des avocats, qui coûtent cher. Où trouver l'argent nécessaire lorsque les comptes sont bloqués, que l'on n'a pas le droit de travailler et que personne n’a le droit de vous aider? Le journaliste Thomas Röper en a fait l'expérience: il est l'un des premiers citoyens allemands à être inscrit sur la liste des sanctions de l'UE, et ses avocats ont ouvert un compte pour recueillir des dons afin de financer sa défense. Le compte a immédiatement été bloqué et les fonds confisqués. Est-ce encore compatible avec l'Etat de droit?
Nathalie Yamb pourrait intenter une action contre ses banques en Suisse, car les entreprises suisses agissent illégalement lorsqu'elles appliquent des sanctions européennes qui n'ont pas été adoptées par le gouvernement suisse. Mais cela nécessite également beaucoup d'argent, or les comptes de Mme Yamb sont gelés et bloqués. Une sorte de cauchemar sans fin.
La famille est également touchée
Même ses proches sont touchés. Nathalie Yamb a un fils en Suisse qui n'a rien à voir avec ses activités. Mais comme il porte le même nom, ses virements bancaires sont parfois bloqués et retournés; une sorte de dommage collatéral des sanctions. Ou encore: elle va bientôt devenir grand-mère, mais impossible d’être auprès de sa fille pendant et après la naissance. Sa mère aura 80 ans cette année – sans qu'elle puisse aller la voir. De telles choses ne restent pas sans impact, et c'est exactement le but poursuivi. Elles visent à nuire à la santé mentale, à affaiblir la détermination et la résistance. Elles visent à affecter une personne sur le plan financier, moral et psychologique, afin qu'elle ne se consacre plus qu'à la recherche de solutions – sans plus avoir le temps et l'énergie d’être active sur le plan politique.
Le triste rôle de la Suisse
Et la Suisse, son pays d'origine? On pourrait penser que les consulats et ambassades suisses à l'étranger sont tenus d'aider leurs compatriotes lorsqu'ils se trouvent en difficulté. La réalité est décevante: le gouvernement suisse n'a pas levé le petit doigt pour Nathalie Yamb. Elle a contacté l'ambassade, mais celle-ci lui a refusé toute aide. Jacques Baud, le deuxième citoyen suisse à avoir été sanctionné, a connu le même sort. Dans son cas, des protestations massives ont apparemment conduit la chef de la mission suisse à Bruxelles à intervenir après plusieurs semaines.
Les réseaux d'amis sont la principale source d'aide
En écoutant Nathalie Yamb et en voyant qu'elle est toujours debout, nullement intimidée, voire même pleine de joie de vivre, on se demande: comment fait-elle cela?
Elle l'explique: lorsqu'on se retrouve dans une telle situation, on a besoin d'un solide réseau de soutien. Il est important d'avoir des amis autour de soi qui l'aident dans les petites choses du quotidien. Cela aide à rester humain. Parce qu'on ne peut plus faire grand-chose soi-même.
Jusqu'à présent, seuls deux Suisses sont concernés, mais il est très probable que ce nombre augmente rapidement – des centaines, peut-être des milliers, voire des dizaines de milliers de personnes. Et l'UE n’abandonnera pas si vite sa «liste de sanctions antirusses», elle pourrait la maintenir indéfiniment, même si la guerre prend fin.
Pascal Lottaz soulève la question suivante: «Que peuvent faire les personnes qui craignent d'être inscrits sur cette liste ou qui y sont déjà?»
Première recommandation de Natalie Yamb: «Assurez-vous d'avoir un compte bancaire dans un pays qui n'applique pas de sanctions. Essayez d'obtenir une carte de crédit UnionPay de Chine ou une carte d'autres pays non occidentaux qui n'appliquent pas systématiquement les sanctions. Le fait est que certains pays n'adoptent les sanctions internationales que lorsqu'elles sont décidées par les Nations Unies, notamment en Asie et dans le monde arabe.»
Autre recommandation pour les titulaires de comptes cryptographiques: «Quittez Binance et toutes ces plateformes centralisées, car elles bloqueront votre compte. Dès que vous figurerez sur une liste de sanctions, vous n'aurez plus accès à ces plateformes. Passez donc à des portefeuilles externes – Ledgers, Trezors, peu importe, passez à MetaMask. Et en ce qui concerne les plateformes de réseaux sociaux, recherchez des fournisseurs situés en dehors de l'Europe. Sauvegardez tout sur d'autres plateformes – Rumble et toutes les autres.»
Les personnes potentiellement menacées, comme celles déjà directement concernées, devraient absolument ouvrir un compte en dehors de l'UE. Et pour les écrivains, il est conseillé de conclure un contrat avec un éditeur qui n'est pas soumis aux sanctions de l'UE ou à des mesures similaires.
Nathalie Yamb a en tout cas été choquée par le degré d'obéissance dont fait preuve la Suisse envers l'UE. C'est pourquoi il faut rassembler toute notre énergie, toutes nos idées, toute notre résistance. L'adversaire est un monstre. Seul, on peut lui asséner quelques coups, mais on ne peut pas l'arrêter. Il faut construire ensemble un système solide pour résister à cette réalité dystopique qui nous menace à l'échelle mondiale.
1 Lien vers l'interview en anglais: https://substack.com/@pascallottaz/note/c-190524576
2 Transcription allemande de l'interview: https://www.pressenza.com/de/2025/12/bruessel-ein-ziviler-administrativer-und-sozialer-tod-droht-durch-entscheidungen-der-europaeischen-kommission/