Ce que j’ai constaté à Cuba, c’est de la résilience
par Gerargo Delgado*
(8 mai 2026) (CH-S) Depuis 66 ans, l’Etat insulaire de Cuba, situé dans les Caraïbes au sud-est du Mexique, avec ses 11 millions d’habitants, est soumis à des sanctions drastiques de la part des Etats-Unis. Tous les secteurs de l’économie cubaine sont touchés.
(Photo mad)
Sous la présidence de Donald Trump, les Etats-Unis menacent en outre, depuis février 2026, d’imposer des droits de douane élevés à tous les Etats fournissant du pétrole brut ou des dérivés à Cuba. Un nouveau durcissement visant à provoquer un changement de régime a été lancé le 2 mai dernier.
Depuis 33 ans, la grande majorité des Etats membres de l’ONU vote en faveur de la levée de l’embargo américain contre Cuba. Les Etats-Unis font toutefois fi de ces résolutions. – L’auteur s’est rendu dans cet Etat insulaire.
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Je me suis rendu à Cuba ce mois-ci [mars 2026]. En tant que Cubano-Américain, cette phrase porte en elle le poids d’une nostalgie née de l’éloignement de mes racines. Pendant la majeure partie de ma vie, Cuba n’était pour moi qu’une histoire lointaine, un lieu que je ne connaissais qu’à travers les récits de mon père.
J’y suis allé dans le cadre d’un convoi international de solidarité; plus de 500 représentants de plus de 30 pays, unis par une conviction simple: aucun pays n’a le droit d’étrangler un autre simplement parce qu’il a choisi une autre voie. Je ne peux pas rester les bras croisés pendant que l’île, qui est l’héritage de ma famille, est étouffée.
Ce que j’ai vécu ces derniers jours n’est pas le Cuba de la propagande occidentale. C’est un pays qui a dû endurer un siège de 66 ans, et un peuple qui, malgré toutes les adversités, continue de construire, de créer et de prendre soin les uns des autres.
Un système de santé publique assiégé
L’une des visites les plus marquantes a été celle d’une polyclinique de quartier à La Havane. Ces cliniques constituent l’épine dorsale du système de santé publique cubain. Les médecins vivent au deuxième étage, au-dessus de leur lieu de travail. Ils connaissent par leur nom chaque patient de leur communauté. Ils traitent la santé physique et mentale avec la même attention et incarnent un modèle de soins qui place les personnes avant le profit.
Les médecins que j’ai rencontrés sont toutefois confrontés à des contraintes déchirantes. Ce sont des professionnels hautement qualifiés qui savent exactement ce dont leurs patients ont besoin, et ils savent que ces traitements existent. Mais en raison de l’embargo américain, ils n’y ont pas accès. Imaginez vivre chaque jour avec la capacité de soigner et d’en être empêché par un siège politique et économique.
Nous avons apporté ce que nous pouvions: 6300 livres de matériel médical livré par notre délégation, comprenant du matériel pour les soins aux nouveau-nés, des analgésiques, des cathéters et d’autres fournitures vitales d’une valeur de 433 000 dollars, ainsi que d’autres quantités non quantifiables que nous avons rangées dans nos bagages à main et nos sacs personnels, ce qui nous a obligés à réduire l'espace réservé à nos vêtements et à nos articles de toilette. Des médecins cubains nous ont parlé de ces nuits où l'électricité est coupée et où les étudiants en médecine se précipitent vers les respirateurs pour pomper de l'air à la main pendant des heures, jusqu'à ce que le courant soit rétabli. Ils sauvent des vies à mains nues.
Solidarité et créativité face à la pénurie
Partout où nous sommes allés, j'ai vu des gens s'organiser pour survivre.
Dans un quartier du centre de La Havane, nous avons aidé à rénover une aire de jeux délabrée. Nous avons apporté de la peinture et de nouvelles balançoires. Un homme du quartier, qui s’occupe de l’entretien du parc, a proposé de démonter les balançoires chaque soir pour éviter qu’elles ne soient volées, puis de les remonter chaque matin pour les enfants. Ce genre d’entraide était palpable partout.
Nous avons rencontré un artiste nommé Lázaro, qui ramasse des déchets et de vieux journaux pour créer de l’art à partir de matériaux recyclés. Il apprend aux enfants du quartier à faire de même. Les murs de son atelier sont recouverts d’œuvres colorées qui sont à la fois l’expression de la résistance et de la créativité.
Un autre jour, nous avons installé une table devant l’atelier de Lázaro avec du papier à bricoler, des feutres et de la colle. Les enfants du quartier se sont rassemblés pour écrire des lettres à des correspondants à Singapour. J’ai traduit les lettres de l’anglais vers l’espagnol et j’ai aidé chaque enfant à répondre en espagnol et à illustrer ses réponses. Les parents jouaient du tambour et dansaient pendant que les enfants peignaient et écrivaient. Ce fut un moment profond de solidarité transfrontalière – des enfants qui tissaient des liens grâce à l’art et à la traduction, au-delà des continents, au-delà du blocus.
Pour les Cubano-Américains, il y a en quelque sorte un prix spirituel à payer pour avoir accepté tacitement le statu quo face aux nombreuses injustices avec lesquelles nous avons grandi depuis des décennies et qui semblent s’être encore aggravées ces dernières années. Mais les enfants que j’ai vus à La Havane avaient gardé leur esprit intact.
Le coût humain de l’embargo
Le blocus n’est pas une abstraction. La pauvreté est bien réelle. J’ai donné ce que j’ai pu, mais en tant qu’individus, nous ne pouvons pas répondre aux besoins causés par une crise systémique engendrée par la politique américaine.
Les coupures de courant répétées sur l’île sont le résultat d’une stratégie de guerre d’usure qui s’est intensifiée en janvier. En raison des sanctions et de la pression exercée par la marine américaine pour bloquer les livraisons de pétrole vers l’île, Cuba n’a reçu aucune importation de carburant depuis des mois. Les centrales électriques ne peuvent pas fonctionner de manière fiable. Les hôpitaux ne peuvent pas pratiquer les opérations nécessaires. Les infrastructures d’approvisionnement en eau sont défaillantes. Ce n’est pas une catastrophe naturelle. C’est de la violence d’origine humaine; c’est une guerre silencieuse.
Et pourtant, le peuple cubain n’attend pas d’être sauvé. Il s’organise. Il s’adapte. Il innove.
Solidarité et appel à l’action
En tant que Cubain ayant la nationalité américaine, j’ai entendu toute ma vie que Cuba était un pays gouverné par des autocrates capricieux. Que le peuple cubain attendait d’être libéré. Que son oppression sert à l’aider. Mais lorsque je me suis rendue sur cette île et que j’ai parlé à des médecins, des artistes, des enfants et des familles, j’ai vu tout autre chose. J’ai vu un peuple qui est déjà libre – libre de décider de son propre destin, même sous le poids d’un blocus qui vise à le briser.
Cuba est ouverte au dialogue et aux investissements dans le respect de sa souveraineté. Pourtant, les Etats-Unis continuent d’imposer une politique condamnée par une grande partie du monde. Année après année, l’Assemblée générale des Nations Unies vote à une écrasante majorité en faveur de la levée de l’embargo. Année après année, les Etats-Unis l’ignorent.
Je suis revenu avec une compréhension plus profonde de ce qu’est la solidarité: être sur place, écouter, partager ce que nous pouvons et rester engagés dans le travail. Mais la solidarité ne doit pas s’arrêter à une seule délégation. Nous devons briser le blocus. Nous devons mettre fin à cette guerre économique qui dure depuis des décennies.
Les Cubains ont droit à l’autodétermination. Ils ont droit aux médicaments, à l’électricité, à l’eau, à la dignité. Face à la pauvreté causée par un régime de sanctions cruel, mon père a décidé de quitter Cuba. J’ai décidé, pour la même raison, d’y retourner.
Que Cuba vive.
| * Gerardo Delgado est un éducateur cubano-américain basé à Miami, en Floride. Il collabore avec la «Miami Coalition to End the U.S. Blockade of Cuba». Récemment, il a fait partie de la délégation CODEPINK à Cuba dans le cadre du «Nuestra América Convoy». |
Source: https://www.counterpunch.org/2026/03/31/what-i-saw-in-cuba-was-resilience, 31 mars 2026
(Traduction «Point de vue Suisse»)