Bref historique des relations entre l'Iran et les Etats-Unis
La différence entre l'histoire telle qu'elle est perçue et les chiffres réels
par Larry C. Johnson,* Etats-Unis
(23 janvier 2026) (CH-S) L'Iran est actuellement de retour sous les feux de la rampe géopolitique. Contrairement à tous les accords et conventions juridiques internationaux, l'administration américaine, en collaboration avec le gouvernement israélien et avec le silence de «l'Occident», envisage de nouvelles actions militaires contre ce pays.
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De nombreux Américains ont la fausse impression que des milliers de leurs citoyens sont morts à cause de l'Iran – ou, plus précisément, à cause de son prétendu «régime terroriste». En Europe, on pense que le gouvernement iranien, également qualifié avec mépris de «régime des mollahs», opprime fondamentalement toutes les femmes du pays. Quelles que soient les circonstances réelles, ces deux préjugés sont utilisés pour justifier une éventuelle action militaire. Le journaliste et expert militaire américain Larry Johnson passe en revue les 45 dernières années d'histoire entre les Etats-Unis et l'Iran.
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La rancœur de l'Iran envers les Etats-Unis remonte à 1953, lorsque Mohammad Mossadegh, le président démocratiquement élu, a été renversé lors d'un coup d'Etat soutenu par la CIA et le MI6 le 19 août 1953. Cet événement est communément appelé en Iran le coup d'Etat du «28 Mordad», d'après la date correspondante dans le calendrier iranien.
Passons à 1979, lorsque la révolution iranienne a renversé le Shah Mohammad Reza Pahlavi, soutenu par les Etats-Unis, et a inauguré la République islamique sous l'ayatollah Ruhollah Khomeini. La révolution trouvait son origine dans un profond mécontentement à l'égard du Shah Mohammad Reza Pahlavi, qui régnait depuis 1941 en tant que monarque autocratique étroitement aligné sur l'Occident, en particulier les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. La révolution islamique a été alimentée par divers facteurs:
Répression et autocratie – Le régime du Shah utilisait la police secrète (SAVAK) pour réprimer la dissidence, les partis politiques et les figures de l'opposition.
Occidentalisation rapide – Sa Révolution blanche (lancée en 1963) a favorisé la réforme agraire, les droits des femmes et la modernisation, mais a aliéné les propriétaires terriens traditionnels, le clergé (oulémas) et les segments conservateurs de la société qui y voyaient une érosion des valeurs islamiques et de l'identité culturelle.
Inégalités économiques et inflation – La richesse pétrolière a explosé dans les années 1970, mais les bénéfices ont été répartis de manière inégale, ce qui a entraîné corruption, migration urbaine et difficultés économiques pour beaucoup.
Influence étrangère – Le ressentiment persistait depuis le coup d'Etat de 1953 soutenu par la CIA, qui avait rétabli le Shah après avoir renversé le Premier ministre Mohammad Mossadegh, qui avait nationalisé le pétrole.
Renaissance religieuse – L'islam chiite a fourni une force unificatrice contre ce qui était perçu comme du sécularisme et de l'impérialisme.
Ce bouleversement a rompu les relations diplomatiques, les Etats-Unis imposant des sanctions et considérant le nouveau régime comme une menace pour la stabilité régionale et les intérêts américains au Moyen-Orient. Les tensions ont atteint leur paroxysme avec la crise des otages en Iran (novembre 1979–janvier 1981), lorsque des étudiants ont pris d'assaut l'ambassade américaine à Téhéran, retenant 52 Américains pendant 444 jours, en réponse directe au soutien apporté par les Etats-Unis au Shah. La crise des otages à l'ambassade américaine à Téhéran, qui a duré 444 jours, a exacerbé l'hostilité et ouvert la voie à des décennies de confrontation.
Guerre Irak-Iran (première guerre du Golfe) et utilisation d'armes chimiques
Alors que les tensions couvaient, le dirigeant irakien Saddam Hussein, sentant la faiblesse de l'Iran postrévolutionnaire et encouragé par les Etats-Unis, a lancé une invasion à grande échelle de l'Iran. Bien que les Etats-Unis n'aient pas directement orchestré l'attaque, Washington s'est rapidement rangé du côté de Bagdad, fournissant un soutien militaire et renseignement crucial pour empêcher une victoire iranienne, craignant que cela ne déstabilise le Golfe.
Des milliards de dollars d'aide économique, de renseignements satellitaires et de technologies à double usage ont afflué vers l'Irak, renforçant sa machine de guerre. En 1983, alors que le conflit s'enlisait dans une impasse brutale, l'Irak a intensifié ses attaques avec des armes chimiques, déployant du gaz moutarde et des agents neurotoxiques comme le tabun contre les troupes et les civils iraniens. Le gouvernement américain a facilité le programme d'armes chimiques de l'Irak. L'Irak a commencé à produire de petites quantités de gaz moutarde dès 1981 (environ 10 tonnes métriques au départ), et la production a considérablement augmenté au milieu des années 1980.
Les exportations de précurseurs liées aux Etats-Unis les mieux documentées concernaient le thiodiglycol (TDG), un ingrédient clé pour la production de gaz moutarde (moutarde au soufre). Des entreprises américaines, titulaires de licences d'exportation délivrées par le ministère américain du Commerce, ont fourni des centaines de tonnes de TDG et de produits chimiques à double usage connexes à l'Irak à partir du milieu des années 1980. Les exportations de ces précurseurs par des entreprises américaines (notamment Alcolac International of Maryland) ont principalement eu lieu entre 1985 et 1989, bien que certaines expéditions remontent à 1987–1988 pour des envois importants spécifiques acheminés par des intermédiaires (par exemple, via la Jordanie ou l'Europe afin de dissimuler la destination finale). En 1987, la production de gaz moutarde en Irak avait considérablement augmenté (90 fois plus qu’en 1981), en partie grâce à ces livraisons tardives de TDG provenant de deux entreprises américaines, totalisant des centaines de tonnes.
Les Etats-Unis étaient pleinement conscients du carnage infligé aux Iraniens et ont continué à soutenir l’Irak, à partager leurs plans de bataille, à fournir des renseignements (mon ami défunt, le colonel à la retraite W. Patrick Lang, a personnellement transmis des renseignements américains à l'état-major irakien en 1988 et 1989) et à fournir des composés chimiques précurseurs qui ont été transformés en armes, malgré les interdictions internationales imposées par la suite. Les actions des Etats-Unis ont prolongé la guerre, qui a coûté la vie à au moins 500 000 Iraniens, laissant des traces de poison et de feu sur les champs de bataille iraniens. Et le public américain se demande toujours et encore pourquoi l'Iran scande «Mort à l'Amérique».
Le Liban – un autre chapitre des tensions entre les Etats-Unis et l'Iran
Pendant ce temps, du côté de la Méditerranée, un autre chapitre des tensions entre les Etats-Unis et l'Iran s'est ouvert au Liban, en pleine guerre civile, lorsque l'armée israélienne a envahi le Liban le 6 juin 1982, ce qui a catalysé la formation du Hezbollah en tant que mouvement de résistance armée. Le Hezbollah, un mouvement chiite, a été soutenu et formé par le Corps des gardiens de la révolution islamique iranienne dans la vallée de la Bekaa. Deux mois plus tard, en août, les Etats-Unis se sont joints à une force multinationale de maintien de la paix au Liban, déployant des Marines à Beyrouth dans le but officiel de stabiliser le pays fracturé et de soutenir le gouvernement pro-occidental. Mais les forces américaines ont rapidement abandonné leur façade de neutralité. Les bombardements navals des navires de guerre américains, dont l'USS New Jersey, ont pris pour cible les milices druzes et chiites alignées sur les intérêts syriens et iraniens, tuant des civils et aggravant le conflit.
Les actions des Etats-Unis ont été perçues à juste titre comme une intervention partisane et ont provoqué de violentes représailles de la part de groupes basés au Liban, notamment le Hezbollah nouvellement formé et l'AMAL, une milice chiite créée en 1974 par l'imam Musa al-Sadr, un religieux chiite charismatique d'origine iranienne, et le politicien Hussein el-Husseini.
Le 23 octobre 1983, un kamikaze a fait exploser un camion piégé dans une caserne des Marines américains, tuant 241 militaires américains dans l'une des attaques les plus meurtrières contre les forces américaines depuis la Seconde Guerre mondiale. Cet attentat, lié aux directives iraniennes et perpétré par AMAL, a contraint les Etats-Unis à se retirer en 1984, marquant un recul humiliant et renforçant la position anti-iranienne à Washington.
Des décennies plus tard, la saga s'est transformée en une opération secrète menée dans l'ombre. Le Mujahedin-e Khalq (MEK), un groupe d'opposition iranien à l'idéologie marxiste-islamiste, a longtemps mené une guérilla contre la République islamique, notamment par des assassinats et des attentats à la bombe qui ont fait des milliers de morts. Désignée comme organisation terroriste par les Etats-Unis en 1997 pour des attentats ayant notamment causé la mort d'Américains dans les années 1970, le MEK a trouvé des protecteurs inattendus à Washington après l'invasion de l'Irak en 2003.1
Les forces américaines ont désarmé mais protégé les camps du MEK en Irak, et des allégations ont fait surface selon lesquelles la CIA et le Joint Special Operations Command (JSOC) auraient formé des agents du MEK à des opérations de sabotage et de renseignement transfrontalières à l'intérieur de l'Iran.
Dans les années 2010, dans un contexte de tensions nucléaires, le MEK, retiré de la liste des organisations terroristes en 2012 après un lobbying agressif, aurait mené des assassinats de scientifiques iraniens et des attentats terroristes, avec le soutien tacite des Etats-Unis, afin de saper le régime de Téhéran. Selon des sources ouvertes, entre 2007 et 2012, cinq scientifiques iraniens clairement liés au programme nucléaire ou à des programmes militaires connexes en Iran ont été assassinés. Cette alliance obscure illustre la stratégie américaine de longue date: contenir l'adversaire par l'intermédiaire de mandataires, même si cela implique de s'allier à des terroristes.
Nombre d'Américains tués par le terrorisme
Je souhaite aborder le nombre réel d'Américains tués par le terrorisme iranien. Pour définir le terrorisme, j'utilise la définition donnée par Bibi Netanyahu à William F. Buckley dans une interview en 1987: «Le terrorisme est le recours à la violence contre des CIVILS à des fins politiques.»
Le nombre d'Américains tués directement par l'Iran depuis la révolution islamique de 1979 (c'est-à-dire par des actions menées par les forces étatiques iraniennes, telles que le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI), sans intermédiaires tels que le Hezbollah, les milices irakiennes, le Hamas, les Houthis ou d'autres intermédiaires) est très faible, et des sources historiques fiables indiquent qu'il n'y a eu aucun décès confirmé résultant d'opérations militaires ou terroristes directes et iraniennes visant des Américains au cours de cette période.
Qu'en est-il des attaques iraniennes par procuration contre des civils? Le nombre de décès civils confirmés par les principaux mandataires (principalement les premières attaques du Hezbollah et les opérations du Hamas) est estimé entre 50 et 100+, selon que l'on inclut ou non les doubles nationalités et les cas mal documentés, au cours des 46 dernières années.
Examinons maintenant le nombre de décès de militaires américains attribués à des mandataires iraniens. Notez qu'il ne s'agit pas d'actes de terrorisme, mais d'attaques contre des cibles militaires légitimes. Le nombre de décès de militaires américains attribués à des mandataires iraniens (groupes financés, entraînés, armés ou dirigés par le Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI) iranien, tels que le Hezbollah, diverses milices chiites irakiennes comme Kata'ib Hezbollah et Asa'ib Ahl al-Haq, et d'autres) depuis 1979 est estimé entre plusieurs centaines et plus de 1000, selon la source et la portée de l'attribution. Il n'existe pas de chiffre officiel unique et universellement reconnu par le gouvernement américain qui englobe tous les incidents, mais des estimations fiables provenant de rapports du Pentagone, de documents déclassifiés, de groupes de réflexion (par exemple, la Foundation for Defense of Democracies/FDD) et de décisions de justice fournissent la ventilation suivante:
Attentat à la bombe contre la caserne des Marines à Beyrouth (Liban) en 1983: perpétré par le Jihad islamique (un précurseur du Hezbollah, soutenu et dirigé par l'Iran). Cet attentat suicide à la voiture piégée a tué 241 militaires américains (principalement des Marines, mais aussi des membres de la Marine et de l'Armée de terre). Les tribunaux et les services de renseignement américains ont tenu l'Iran pour responsable d'avoir dirigé l'attaque par l'intermédiaire de son mandataire.
Guerre en Irak (2003–2011): les milices chiites soutenues par l'Iran, approvisionnées en armes telles que des projectiles explosifs formés (EFP), entraînées et financées par la Force Qods du CGRI, sont responsables de la mort d'au moins 603 soldats américains (selon les estimations révisées du Pentagone en 2019; les chiffres antérieurs citaient environ 500 morts). Cela représente environ 17% de tous les décès au combat des Etats-Unis en Irak pendant cette période. Certaines sources (par exemple, des analyses plus anciennes) suggèrent que le nombre de victimes pourrait dépasser les 1000 si l'on inclut les cas indirects ou plus difficiles à attribuer.
Janvier 2024: attaque par drone de Kata'ib Hezbollah (milice irakienne soutenue par l'Iran) contre la base Tower 22 en Jordanie: 3 militaires américains tués et des dizaines de blessés.
Civils irakiens et afghans tués par les Etats-Unis
Examinons maintenant le nombre de victimes civiles causées par les Etats-Unis en Irak et en Afghanistan au XXIe siècle. La source la plus fiable pour les décès directement attribués est le projet Iraq Body Count (IBC), qui compile des rapports médiatiques recoupés, des documents officiels et d'autres sources. Selon l'IBC, le nombre de morts violentes de civils (de 2003 à aujourd'hui) est estimé entre 150 000 et 210 000 (le total atteignant environ 187 000 à 211 000 selon les dernières mises à jour, y compris après 2016).
Il est difficile d'estimer le nombre de victimes civiles afghanes attribuées aux forces de la coalition dirigée par les Etats-Unis (principalement les Etats-Unis et les partenaires de l'OTAN/FIAS) depuis l'invasion de 2001 jusqu'au retrait de 2021, car il n'existe pas de base de données complète et accessible au public équivalente à l'Iraq Body Count (IBC) pour l'Afghanistan. L'Afghanistan s'est plutôt appuyé sur les rapports de la Mission d'assistance des Nations Unies en Afghanistan (MANUA) publiés depuis 2009, qui fournissent des chiffres documentés (non exhaustifs), souvent ventilés par auteur. Le nombre total de victimes civiles documentées (toutes causes confondues, 2001–2021) est estimé à 46 000 (selon les résumés du Costs of War Project et de Wikipedia, qui s'appuient sur la MANUA et d'autres sources). Ce chiffre correspond aux décès violents directs ... Si l'on inclut les décès indirects dus à la maladie, à la malnutrition et aux déplacements, les experts estiment que le nombre pourrait être plus proche de 100 000.
Pour en revenir à la définition du terrorisme donnée par Bibi Netanyahu, il n'y a qu'un seul pays opérant en Asie occidentale qui ait tué au moins 250 000 civils ... Ce n'est pas l'Iran, ce sont les Etats-Unis.
Au cours des 46 dernières années, le public américain a été manipulé au sujet d'une menace terroriste iranienne qui n'est rien en comparaison de ce que les Etats-Unis ont fait. Si l'on ajoute le nombre d'Iraniens tués par des mandataires financés par les Etats-Unis, le nombre de vies perdues approche le million. S'il existe un Dieu qui juge les nations pour le mal qu'elles font, le seul pays qui devrait craindre le jugement divin sont les Etats-Unis, et non l'Iran.
| * Larry C. Johnson était agent de la CIA et analyste du renseignement, ainsi que planificateur et conseiller au sein du Bureau de lutte contre le terrorisme du département d'Etat américain. En tant que prestataire indépendant, il a dispensé des formations à la communauté des opérations spéciales de l'armée américaine pendant 24 ans. Des années 1990 à la fin des années 2000, il a été fréquemment invité sur les grandes chaînes de télévision américaines, mais a commis l'« erreur » de toujours donner des avis francs et des évaluations honnêtes. |
Source: https://larrycjohnson.substack.com/p/iran-does-not-hate-americans-but, 14 janvier 2026
(Traduction «Point de vue Suisse»)
1 cf. https://sonar21.com/us-and-israel-prepping-for-a-new-attack-on-iran-by-creating-a-narrative-of-government-chaos/, 3 janvier 2026