La numérisation de l'enseignement a donné naissance à une génération aux capacités intellectuelles limitées
par Norbert Häring,* Allemagne
(12 juin 2026) Les écoles américaines dépensent déjà dix fois plus pour les logiciels et le matériel d'apprentissage numérique que pour les manuels scolaires. Au lieu d'améliorer les résultats scolaires des élèves, comme promis, cela les a fait baisser. Une analyse des résultats du programme PISA confirme que les résultats scolaires diminuent à mesure que le temps passé devant les écrans à l'école augmente.
(Photo mad)
Selon une analyse de la société d'études de marché NetworkNurture Hub, les écoles américaines ont déjà dépensé 30 milliards de dollars en 2024 pour des logiciels et du matériel d'apprentissage,1 soit environ dix fois plus que pour les manuels scolaires.2 Cette forte augmentation du budget consacré aux outils d'apprentissage numériques a été encouragée et rendue possible par des programmes de subvention du gouvernement fédéral américain et des Etats fédérés, comme il en existe également en Allemagne.
Résultat: la génération Z, qui a servi de cobaye pour cette expérience de terrain sans avoir été consultée, est la première génération de l'ère moderne aux Etats-Unis et dans de nombreux autres pays industrialisés dont les capacités intellectuelles sont inférieures à celles de la génération précédente. Le neuroscientifique Jared Cooney Horvath a présenté ce diagnostic et les conclusions qui en découlent le 15 janvier devant une commission du Sénat américain.3
mal que de bien aux enfants et aux adolescents. (Photo keystone)
Le scientifique a présenté les conclusions d’évaluations internationales et d’études universitaires montrant qu’une utilisation accrue des écrans en classe s’accompagne généralement de résultats d’apprentissage plus faibles, et non meilleurs. Cela s’expliquerait par le fait que la manière dont les plateformes numériques et les outils pédagogiques sont conçus pour attirer et retenir l’attention ne favorise pas le développement des capacités intellectuelles, mais l’entrave. Il a cité comme principal problème la fragmentation de l'attention et le changement rapide de tâches.
En outre, l'être humain a plus de mal à assimiler les informations affichées à l'écran que celles présentées sur papier. Et contrairement à ce que l'on pourrait croire, ses performances ne s'améliorent pas au fur et à mesure qu'il s'habitue à la lecture sur écran. Une étude publiée en 2018,4 qui a synthétisé les connaissances issues d’études publiées depuis le début du millénaire, a mis en évidence un avantage significatif de l’assimilation de l’information sur papier par rapport aux écrans.
Cet avantage est particulièrement marqué lorsque le temps disponible est limité. L'inconvénient de la lecture sur écran s'est avéré aussi important chez les natifs du numérique que chez les personnes plus âgées qui n'ont pas grandi avec les médias numériques. Il s'est également accru au fil des ans, au lieu de diminuer. Il ne s'agit donc manifestement pas d'un problème transitoire qui se résout de lui-même lorsque l'individu s'habitue à la lecture sur écran et a acquis les compétences optimales pour cela.
Alors qu'au XXe siècle, en dehors des périodes de guerre, les capacités intellectuelles n'ont cessé de progresser d'une génération à l'autre, on observe selon Horvath depuis une vingtaine d'années une tendance inverse: de nombreux indicateurs montrent que dans les pays de l'OCDE, les capacités de lecture et de calcul, la capacité à résoudre des problèmes, la créativité et les performances intellectuelles générales des jeunes stagnent ou diminuent.
Au cours de cette période, l’enseignement scolaire s’est de plus en plus numérisé. Selon une enquête, dès 2022, un bon quart des enseignants aux Etats-Unis laissaient leurs élèves utiliser l’ordinateur trois à quatre heures par jour en classe,5 et un autre bon quart leur en consacrait même au moins cinq des sept heures en moyenne d’une journée d’école. Selon Horvath, les élèves utilisaient les ordinateurs plus de la moitié du temps pour des activités autres que celles prévues.
Une analyse des études comparatives PISA sur le niveau de performance des jeunes de 15 ans dans les pays de l’OCDE a révélé que plus l’utilisation de l’ordinateur en classe est intensive, plus les performances en mathématiques, en lecture et en sciences sont faibles. Pour les élèves plus jeunes, l’étude TIMSS (Trends in International Mathematics and Science Study) a abouti au même résultat, quel que soit le niveau de revenu des pays étudiés.
Certaines des recommandations formulées à l'intention du Congrès américain sont tout aussi pertinentes et dignes d'intérêt pour la politique éducative allemande:
- Pas de promotion de la numérisation scolaire sans preuve scientifique de son efficacité
- Garantir que les données sur les élèves ne soient pas utilisées à mauvais escient
- Toute personne impliquée dans les décisions relatives au financement ou à l'acquisition de supports pédagogiques (numériques) doit signaler tout conflit d'intérêts
- Rendre publics les critères d'évaluation et de contrôle des supports pédagogiques
- Soutien à des projets de recherche portant notamment sur les résultats à long terme de l'enseignement numérique
- Mettre en place une plateforme centrale fédérale sur laquelle sont rassemblées, à la disposition de tous les Länder et communes, les études scientifiques sur le thème de la numérisation de l'enseignement.
Conclusion
Compte tenu des indices forts suggérant que la numérisation de l'enseignement nuit davantage aux enfants et aux jeunes qu'elle ne leur profite, le soutien à la numérisation de la part de l'Etat fédéral et des Länder ne doit être accordé que s'il existe des preuves valides que les mesures subventionnées sont bénéfiques pour les élèves.
L'Etat fédéral, les Länder et les communes ne doivent plus céder au lobbying et aux offres alléchantes des groupes informatiques au détriment des élèves. Certes, l'utilisation excessive d'ordinateurs pour les jeux, les réseaux sociaux et autres activités de loisirs est très probablement encore plus néfaste pour les enfants et les adolescents que la numérisation de l'enseignement, mais il y a peu de raisons de penser qu'il soit utile de placer devant un écran à l'école des élèves qui passent déjà beaucoup trop de temps devant un écran pendant leur temps libre.
Il faudrait partir du principe que l'école doit être le lieu où les jeunes apprennent à se concentrer et à accomplir des tâches qui ne sont pas découpées en petites étapes avec une récompense immédiate.
| * Norbert Häring, né en 1963, est un journaliste économique allemand. Il est rédacteur en chef pour les sciences économiques au Handelsblatt depuis 2002. Il tient avec succès son blog norberthaering.de et a également publié plusieurs livres, notamment sur le thème de la politique monétaire. |
Source: https://norberthaering.de/news/usa-bildschirmlernen/, 1er mars 2026
(Traduction «Point de vue Suisse»)
1 https://www.linkedin.com/company/networknurture-hub/
3 https://www.commerce.senate.gov/services/files/A19DF2E8-3C69-4193-A676-430CF0C83DC2