A la rentrée scolaire
Pourquoi la liberté a besoin d’un ancrage
par Carl Bossard*
(14 août 2026) (Journal21) A la rentrée scolaire, l’attention se porte sur les nouvelles compétences, les possibilités numériques et les exigences d’un monde en mutation. Mais avant que les enfants puissent penser par eux-mêmes, porter un jugement et assumer des responsabilités, ils ont besoin de quelque chose de plus fondamental: un ancrage. La liberté naît de l’expérience, de l’accompagnement et de la confiance.
(Photo mad)
Ces jours-ci, des milliers d’enfants se retrouvent à nouveau devant les portes d’une école. Certains tiennent encore la main de leur mère ou de leur père, d’autres s’élancent déjà courageusement en avant. Tous portent un cartable – et de nombreuses attentes. Pour eux commence un parcours dont personne ne connaît exactement la destination. Ce n’est d’ailleurs pas nécessaire. Ce qui importe avant tout, c’est de savoir: que doit proposer l’école aux enfants pour qu’ils puissent un jour tracer leur propre chemin d’apprentissage et de vie?
Nous exigeons beaucoup – mais nous nous interrogeons rarement sur les fondements
Aujourd’hui, nous menons des débats sur les objectifs éducatifs. Sur les compétences, la numérisation, l’autonomie ou l’intelligence artificielle. Tout cela est important. Pourtant, on parle étonnamment peu des conditions qui permettent à ces objectifs d'émerger. Non pas: «Que devront savoir faire les enfants plus tard?», mais: «D’où provient ce que nous pourrons à juste titre attendre d’eux plus tard?» C’est précisément là que se pose la véritable question éducative.
propre voie. (Photo keystone)
Nous souhaitons voir émerger des jeunes gens indépendants, capables d’assumer des responsabilités, de penser de manière critique et de trouver un jour leurs repères dans un monde en mutation rapide. Ce sont là des objectifs légitimes. Mais les objectifs ne sont pas encore des conditions préalables. Nous exigeons de l’autonomie avant même qu’elle ait pu se développer. Nous attendons de la capacité de jugement avant même que la réflexion n’ait été exercée. Nous exigeons de la flexibilité avant même que les enfants n’aient trouvé ce point d’ancrage qui leur permet justement d’être agiles. Sans point d’ancrage, la liberté ne tient pas. C’est peut-être là que réside précisément une faiblesse de notre débat sur l’éducation: notre regard se porte constamment sur les objectifs. Rarement sur le terrain où ils prennent forme.
Un petit indice qui rend l’autonomie possible
Cette question ne se tranche pas dans les programmes de politique éducative. Elle se tranche jour après jour en classe. Le quotidien scolaire raconte une autre histoire. Peu avant les vacances d’été, j’ai assisté à un cours. Les élèves travaillaient de manière autonome sur un exercice exigeant. Chacun pour soi. J’ai alors observé un élève. Il a commencé, s’est arrêté net et ne savait plus comment continuer. L'enseignante s'est assise à côté de lui. Elle n'a pas résolu l'exercice. Elle a posé deux questions, donné un petit indice… puis elle est repartie. Quelques minutes plus tard, le garçon reprenait son travail, concentré. Non pas parce que l’exercice était devenu plus facile. Mais parce que quelqu’un lui avait apporté exactement le soutien dont il avait besoin pour franchir l’étape suivante.
Un enfant ne devient pas autonome en étant laissé à lui-même. Il devient autonome parce que quelqu'un lui montre comment faire, pratique avec lui, lui fait confiance, le corrige, l'encourage et le laisse peu à peu faire seul. L’autonomie est le fruit d’un bon accompagnement – et non son substitut.
Pourquoi la liberté sans soutien ne rend pas libre
Quiconque a déjà fait l’expérience que sa propre réflexion porte ses fruits gagne en confiance en soi. C’est ainsi que les enfants apprennent que la réflexion peut évoluer – pas à pas. L’autonomie naît rarement d’elle-même. Car la liberté n’est pas un point de départ, mais un résultat. Elle s’épanouit là où le soutien permet de franchir soi-même l’étape suivante.
C’est précisément là que réside le véritable défi de l’intelligence artificielle. Elle ne modifie pas la mission éducative; elle la rend plus exigeante. Les machines fournissent des réponses. Les êtres humains doivent apprendre à les évaluer. Les machines ne peuvent pas remplacer la réflexion personnelle. Cela ne devient dangereux que lorsque nous renonçons nous-mêmes à exercer notre esprit. C’est pourquoi le discernement devient la compétence clé de l’avenir. Mais il ne s’acquiert pas d’un simple clic. Il doit être exercé sans cesse.
La lecture est plus qu’une simple compétence culturelle. Quiconque comprend les textes s’ouvre au monde – et gagne ainsi de l’autonomie.
L’avenir a besoin d’esprits critiques
C'est pourquoi l'opposition entre la numérisation et un système éducatif qui a fait ses preuves est trompeuse. Les outils numériques ouvrent de nouvelles possibilités. Mais ils ne remplacent ni la lecture attentive, ni la réflexion patiente sur le langage, ni les échanges collectifs en classe. Le véritable choix ne se résume pas à «numérique» ou «analogique». Il s'agit plutôt de choisir entre une information superficielle et une réflexion approfondie.
L’éducation est plus qu’une préparation aux examens
En ce début d’année scolaire, un rappel simple s’impose. L’école ne prépare pas les enfants en premier lieu aux examens ou à la vie professionnelle. Elle crée les conditions nécessaires à la réalisation des objectifs éducatifs: permettre aux jeunes d'apprendre à réfléchir, à juger et à assumer leurs responsabilités. C’est à partir de là seulement que se développe ce que nous pourrons plus tard attendre d’eux à juste titre.
Le courage de tracer son propre chemin commence à l’école
L'école ne trace pas le chemin de l'apprentissage et de la vie des enfants. Mais elle peut leur donner le courage de le parcourir par eux-mêmes. Ces jours-ci, lorsque les enfants reprennent le chemin de l'école, c'est bien plus qu'une nouvelle année scolaire qui commence. C'est une nouvelle étape de leur vie qui s'ouvre. Personne ne sait où leur chemin les mènera un jour. Peut-être que l'éducation commence justement là où un enfant ressent: «Quelqu'un croit en ma capacité à franchir la prochaine étape.»
| * Carl Bossard, né en 1949, est le recteur fondateur de la Haute Ecole pédagogique de Zoug. Auparavant, il a été recteur de l’école secondaire cantonale de Nidwald et directeur de l’école cantonale de Lucerne. Aujourd’hui, il accompagne des établissements scolaires et anime des cours de formation continue. Il s’intéresse aux questions liées à l’histoire de l’école et à la politique éducative. |
Source: https://www.journal21.ch/category/tags/zum-schulstart, 9 août 2026
(Traduction «Point de vue Suisse»)